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Nous abordons maintenant le coeur de ces pages. Dans quelle mesure ces images de fractales relèvent-elles de l'Art ? Peut-on parler d'un art fractal ?

Se défendre soi-même

On peut d'abord se demander si cette question est vraiment importante. Indéniablement, ces images ont un public qui les trouve belles, et pour qui l'émotion ressentie est forcément une émotion artistique. Certains connaisseurs font alors la fine bouche, pour qui le bon public se laisse aisément abuser, et d'autres rétorquent que l'abus pourrait bien être du côté de certains artistes à la mode... La question est néammoins importante pour les auteurs, dans la mesure où être reconnu comme artiste est une distinction sociale recherchée.

A titre d'exemple, j'ai eu l'occasion de montrer mes propres images Markus-Lyapounov à une personnalité de tout premier plan dans l'art numérique et je n'ai eu droit qu'au seul commentaire "Oui... c'est joli...". Par contre, d'autres personnes, moins connues mais également férues d'art moderne, ont demandé mes images ou les ont spontanément recommandées à leurs amis. Alors, Art ou pas ?

On peut évidemment répondre par une boutade. L'Art contemporain a rué dans tant de directions divergentes que chacun peut s'autoproclamer "artiste" de nos jours, et tout ce qu'il fera ensuite sera automatiquement estampillé "art". Mais on peut aussi essayer de rester sérieux et examiner diverses facettes de la question.

Seul un consensus suffisamment vaste dans les milieux cultivés tranchera définitivement, mais il faudra du temps, ne serait-ce que pour découvrir ces images. On en est encore loin, à en croire le numéro spécial (janvier 1999) que la revue Création Numérique a consacré aux 25 dernières années "d'Art Numérique", et où il n'y a pas un mot sur les images algorithmiques de toute nature, fractales ou autres. Ce genre n'est donc pas encore perçu comme un genre significatif, ou alors, c'est une affaire d'amateurs - ce qui revient au même.

On peut rapprocher ce problème de temps de ce qui s'est passé pour la photographie, à laquelle il a fallu un bon siècle pour se faire reconnaître par tous comme discipline artistique à part entière. Les choses vont plus vite aujourd'hui, mais la photographie avait envahi la vie de tous les jours à un degré que les images fractales n'atteindront vraisemblablement jamais. Incidemment, j'ai bien défendu que les images fractales étaient un genre particulier de photographie, mais je n'en tirerai pas d'argument pour insinuer que, puisque celle-ci est reconnue comme un Art, celles-là devraient bien en être aussi.

En conclusion, je crains que les créateurs d'images fractales n'aient à plaider leur propre cause.

mandelbrot Une image de 1987 sur Amiga, avec une première version de MandelTour (704 x 440 x 14 couleurs).

Que pourrait bien être "l'art fractal" ?

Sans encore nous préoccuper de justifier le mot "art", nous pouvons essayer de délimiter le terrain, de préciser ce que pourrait bien être un art fractal. Nous allons voir qu'il pourrait bien être plus étendu que ce que nous avons en tête.

Ma première idée était d'y inclure toute forme d'art qui mette en évidence des objets fractaux et qui porte l'accent sur leur nature d'objets fractaux. Cette précaution de langage visait à écarter le fruit des générateurs de paysages qui utilisent des algorithmes fractaux pour construire des reliefs montagneux, des nuages ou des arbres. De même, il y a des générateurs de textures dont le seul but est d'habiller agréablement diverses surfaces, sans souligner pour autant la nature fractale de la texture. A ma connaissance, la plupart des utilisateurs de Bryce (un générateur de paysage bien connu) ignorent tout des algorithmes utilisés par leur programme et ils ne se réclament pas d'un quelconque art fractal.

On reconnaît la nature fractale d'un objet à la présence de certains détails ou structures à de multiples échelles dans l'objet. Je dis bien présence, pas omniprésence. Dans l'ensemble de Mandelbrot, il y a des endroits vides qui resteront vides, quel que soit l'agrandissement. Dans mon travail à partir des fractales de Markus-Lyapounov, les morceaux utilisés ne présentent pas toujours cet aspect autosimilaire de manière évidente, mais le contexte général des différentes images ne laisse aucun doute. Cette autosimilarité est beaucoup plus évidente parmi ma sélection des meilleures images de fractales du moment.

Cependant, il y a le cas particulier de Kenton Musgrave, qui est essentiellement un créateur de paysages, mais avec une stature toute particulière, puisqu'il a travaillé sur la simulation des paysages avec Mandelbrot lui-même, qui en parlait comme du "premier vrai artiste de fractales" ("the first true fractal-based artist"). Bien évidemment, Mandelbrot n'a pas la même autorité dans le domaine artistique que dans le domaine scientifique, mais il y a là évidemment matière à réflexion.

Enfin il faut compter avec l'arrivée des peintres fractalistes, qui produisent des images d'un genre tout différent, mais qui mettent précisément l'accent sur l'emploi des fractales dans leurs oeuvres, et qui ont d'emblée une étiquette d'artiste dûment consacrée par les milieux de l'Art contemporain. Il est bien évident que ces oeuvres, qui se situent plutôt dans la lignée de certaines des peintures de Jackson Pollock, n'ont rien à voir avec les images de Fractint ou les miennes. Pour éviter toute confusion, nous parlerons provisoirement d'art algorithmique fractal pour nos images.

mandelbrot Une autre image de 1987
en 14 couleurs...

Cet art algorithmique fractal est-il bien de l'art ?

Après ce tour d'horizon, il faut bien essayer d'affronter notre interrogation initiale : nos images fractales relèvent-elles de l'Art ? Il sera difficile de répondre de manière assurée tant qu'on n'a pas des idées claires sur la nature de l'Art, et c'est vraiment un sujet difficile.

En 1986, à la fin du livre The Beauty of Fractals, Herbert W. Franke avait tranché que oui, c'était bien de l'Art, parce que (i) c'était beau et (ii) c'était nouveau. Ces deux points sont discutables !

Il est bien entendu que la beauté est affaire de subjectivité, mais c'est un fait que les images fractales sont spontanément appréciées par un très large public, qui les trouvent "belles", probablement à cause de leur complexité et de l'élégance de leurs lignes autant que par le choix heureux des couleurs. Cela dit, d'après le philosophe Jean-Marie Shaeffer, les qualités esthétiques et artistiques d'une oeuvre sont deux choses différentes. Par exemple, les peintures fractalistes, qui sont bien de l'Art pour les milieux autorisés, sont des images intéressantes mais pas vraiment jolies. Néammoins, le fait qu'une oeuvre puisse faire naître une véritable émotion esthétique chez le spectateur a longtemps été considéré comme un critère artistique.

Cependant, on peut éprouver de grandes émotions esthétiques devant des spectacles ou des objets naturels (paysages, papillons, fleurs, cristaux...) sans que ce soit de l'art. Un coucher de soleil, aussi somptueux soit-il, ne devient une oeuvre d'art qu'après l'interprétation d'un peintre ou d'un photographe talentueux, et encore faut-il que cette interprétation soit suffisamment forte. Quelle est la part d'interprétation de l'opérateur dans l'obtention d'une image Mandelbrot ? Il a juste à choisir le cadrage et les couleurs. Est-ce suffisant ? Il est difficle de répondre.

J'ai une certaine expérience dans la recherche des images Mandelbrot. J'affirme qu'un bon programme peut faciliter considérablement le choix des couleurs, voire même proposer des coloriages automatiques tout à fait honorables. On ne va pas pour autant considérer ce programme comme un artiste! Par ailleurs, le fait d'avoir tiré de bons résultats d'un programme difficile à manier ne devrait pas être considéré comme un plus dans l'évaluation artistique d'une image. Je suis donc assez sceptique sur la nature artistique des images de l'ensemble de Mandelbrot. Je crois qu'on les chasse bien plus qu'on ne les crée, qu'on les découvre bien plus qu'on ne les fabrique. Leur recherche prend ainsi l'aspect d'une activité de collectionneur, tout comme certains collectionnent des minéraux ou des cristaux, des objets beaux par eux-même, mais pas artistiques (on peut même pousser la comparaison plus loin, en mettant en parallèle le coloriage des images et le nettoyage et la mise en valeur du minéral).

On ne peut néammoins pas pousser la comparaison trop loin. Même si le coloriage est techniquement facilité, on ne fera pas d'image agréable si on n'a pas un minimum de talent pour manier les couleurs. Ce talent n'est pas universel, mais il est tout de même assez largement répandu et on peut l'éduquer. Si on en fait une mesure de l'artiste, cela signifierait que tout le monde n'est pas artiste, mais qu'il y en a beaucoup, et on se mettrait alors à chercher ce qui différencie les "grands" et les "petits" artistes. Je doute qu'on puisse voir la différence à travers une image de Mandelbrot unique.

Il ne faudrait pas généraliser ces doutes sur la valeur artistique des images de Mandelbrot à toutes les images fractales. L'ensemble de Mandelbrot est une sorte de parc d'attractions - virtuel bien sûr - archiconnu. Un certain nombre d'autres fractales ont été largement diffusées, qui sont autant de lieux de promenade, moins populaires mais néammoins aisément accessibles, et je serais enclin à mettre dans le même panier les images qu'on en tire. Par contre, à partir du moment où on programme soi-même ses formules fractales pour trouver de nouvelles formes, on forge soi-même de nouveaux univers virtuels et le processus acquiert alors une tout autre dimension.

Quant aux images Mandelbrot, même si on leur dénie un véritable statut d'image "artistique", on peut les utiliser comme matière première pour faire des oeuvres plus élaborées. On peut d'abord rechercher cette dimension artistique à travers une collection de ces images, si le spectateur sent qu'il ne s'agit pas d'une simple réunion de hasard de jolies pièces, mais que le choix de ces pièces, de leurs formes et de leurs couleurs est délibéré. Il y a quelques années, j'avais commis moi-même un diaporama en fondu enchaîné avec ces images, qui avat connu un certain succcès. Un tel montage audiovisuel est plus qu'un emballage de collection, précisément parce que les lois du genre obligent à précisément à faire ce tri dans les images et donc à donner un style, une personnalité, à la collection. On retrouve ainsi la notion d'interprétation, qui est un élément important d'une oeuvre artistique.

Dans le domaine de l'image unique, on va surtout utiliser des techniques de collage, qui permettent précisément de multiplier les images sur un même support. J'ai trouvé divers essais basés sur des images relativement simples, plus ou moins convaincants, mais aucun sur des images vraiment complexes. Evidemment, il y a une vieille plaisanterie de photographe, qu'il suffit de mettre une jolie fille devant pour faire de l'Art... Hé bien, j'ai essayé... et ça peut marcher. Evidemment, on sort ainsi de l'art abstrait - mais ce n'est pas une tare ! Les recherches de Sharon Webb avec ses "fractalscapes" ressortent du même esprit. Si on tient à y rester et si on veut manipuler des images plus complexes, on pourra s'intéresser au logiciel Ultrafractal, qui commence à donner lieu à des réalisations intéressantes.

Pour finir : Art Fractal ou Algorithmique ?

Comme on l'aura vu, mes données actuelles sont trop superficielles pour statuer doctement ce qu'il en est des relations entre les images fractales et l'Art. Je manque de données philosophiques sur ce qu'est devenu l'Art de nos jours, et je manque aussi de données approfondies sur le maniement des logiciels de fractales modernes. Je proposerais donc seulement quelques intuitions pour finir, qui seront peut-être démenties plus tard, mais on verra bien.

D'abord, une des missions traditionnelles de l'artiste - même si elle a fait naufrage, il doit bien en rester quelque chose -, c'est une mission de prophète. L'artiste voit plus loin que les autres et transmet ce qu'il a vu. Il me semble bien que le bâtisseur d'images fractales joue ce rôle, même si le message purement esthétique qu'il transmet n'a rien de socialement révolutionnaire.

Ensuite, l'arrivée d'artistes institutionnels lointains descendants de Jackson Pollock et Mark Tobey vient brouiller la notion d'art fractal. On peut accepter cela comme un enrichissement, mais je ne crois pas que la plupart des créateurs d'images fractales le ressentiront ainsi. Je leur proposerais alors de se reconnaître dans l'Art Algorithmique, l'art de créer des images par le calcul.

Ami lecteur, à vous de jouer maintenant. Si vous avez des informations à proposer ou des idées à exprimer, en appui ou en contradiction de ces pages, écrivez-moi.

e-mail charles.rosemarie.vassallo@wanadoo.fr

 

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