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A chaque fois qu'un photographe en quête d'image créative glisse une image fractale dans un Salon Photographique, il doit s'attendre à ce qu'on lui demande si c'est bien toujours de la photographie. La question vient très rarement du public (qui s'intéresse beaucoup plus à la qualité des images qu'aux recettes pour les obtenir), mais surtout des photographes concurrents, et plus spécialement encore de ceux qui ont été écartés du concours.

En fait l'interrogation est plus vaste. De temps à autre, une voix s'élève encore, qui s'inquiète des limites de la photographie «pure» et propose de parquer dans une catégorie spéciale toute image ayant subi des interventions informatiques, les fractales symbolisant le summum de la manipulation numérique. Au niveau officiel, les grandes fédérations de photographes amateurs ont tranché qu'on ne distinguerait pas les photos numériques des autres, mais le menu peuple renâcle encore, dans son monde de compétitions photographiques où il n'est pas encore certain que les nouveaux venus, les numériques, soient vraiment autorisés à concourir, et surtout avec des images numériques abstraites qui ne ressemblent à rien de connu.

Peut-être les bonnes questions n'ont-elles pas encore été posées.

Un Salon d'aujourd'hui glisserait-il des distorsions de André Kertész ou des montages de Jerry Uelsmann sur ses cimaises qu'un public profane parlerait immanquablement de procédés numériques. Comme il n'en est rien, il paraît intenable de cloisonner dans des catégories séparées des techniques qui conduisent aux mêmes résultats, CQFD. Le problème est que les techniques numériques ouvrent la porte à bien d'autres effets, et que, quelque part, ça n'est plus de la «photo»... Faut-il dès maintenant s'incliner devant une évolution inéluctable, et se convaincre que notre rejet d'aujourd'hui ne traduit qu'un conservatisme mal avoué ? Ou bien devons nous réfléchir sérieusement sur le constat qu'on peut faire de la retouche photo (presque) aussi bien avec Painter qu'avec Photoshop ?

Ethiopiques

Il existe maintenant des «peintres numériques», qui ont eu une formation initiale de peintre, qui utilisent la même famille de logiciels, et qui aboutissent à des résultats sensiblement différents. Je ne pense pas que Paul Carbone enverrait l'oeuvre ci-contre à un concours photographique, bien qu'une grosse partie de ce travail ait été faite avec Photoshop et ses filtres. On doit alors se demander ce qui différencie une «photographie» d'une «peinture» ou d'une «illustration numérique», quand on ne regarde qu'une image sur du papier ou sur un écran.

 

Ethiopiques © Paul Carbone 1998,
l'oeuvre d'un «peintre numérique»

La définition classique d'une photographie implique l'action de la lumière sur un matériau photosensible. Je hasarderais qu'une photographie repose maintenant sur une image de notre monde réel ou d'un monde virtuel capturée globalement, alors qu'une peinture ou une illustration se construit petit à petit, trait par trait, touche par touche, dans l'essentiel de ce qui fait l'image (dans l'image ci-dessus de Paul Carbone, le «sol» et le fond du ciel viennent vraisemblablement d'un générateur de paysage, mais ils ne constituent pas l'essentiel de l'image). Le procédé de capture peut faire appel à l'appareil photographique — classique ou numérique —, ou à tout procédé suivi d'une visualisation sur un écran, l'appareil photo numérique entrant en fait dans cette deuxième catégorie. De mon point de vue, toute l'imagerie scientifique produit ainsi des photographies. Il peut sembler excessif d'accepter ainsi les images floues produites par des scanners à rayons X ou à ultrasons, mais comment ne pas revendiquer les images obtenues avec des microscopes électroniques à balayage, magnifiques de netteté et d'étrangeté — ou bien les somptueuses images du sol de la planète Vénus, obtenues par imagerie radar ? La lumière ne joue pourtant aucun rôle dans la génération de ces images.
rose au microscope
Intimité d'une rose (détail), ©France Bourély 1996,
Microscope à balayage
Vénus
Vénus, mont Maas, Cliché NASA,
Imagerie radar

De ce point de vue, toutes les images de synthèse sont des «photographies» tout à fait acceptables, en tant que visualisations globales de scènes virtuelles. On pourrait objecter qu'on construit une scène virtuelle élément par élément, comme une illustration, mais il ne faut pas confondre cette construction avec le processus de visualisation. Une fois achevée, la scène existe en soi, et on peut la visualiser de maintes et maintes façons, en changeant de cadrage, de focale, ou d'éclairage, tout comme on multiplie les prises de vue devant une scène réelle.

Quant aux fractales, avec lesquelles nous avons commencé cet article, elles ne sont que des visualisations d'objets mathématiques, donc des «photographies» tout à fait recevables. On peut les comparer aux photographies avec un microscope polarisant qui ont connu leur heure de gloire dans les années 60-70. Rappelons la recette : dissoudre un produit chimique dans de l'eau, déposer une goutte sur une plaquette de microscope, laisser sécher, et examiner les cristaux ainsi produits au microscope entre deux lames polarisantes. On peut ainsi observer des constructions ou des paysages fantastiques avec des couleurs vives qui changent quand on tourne les lames polarisantes. De son côté, le programme de fractales est un véritable microscope numérique. A partir d'un premier dessin de l'ensemble de la fractale, tout le jeu consiste à calculer des détails de plus en plus petits, qu'on colorie comme on veut, ou comme on peut, selon les capacités du programme. Dans les deux cas, avec un microscope polarisant ou avec une fractale, le photographe se borne à choisir le cadrage et, dans une moindre mesure, les couleurs. La démarche artistique s'arrête là. Ce n'est pas rien, mais est-ce suffisant ? D'autre part, comme la plupart des amateurs utilisent les mêmes programmes, on risque de voir toujours les mêmes images et on peut donc comprendre qu'on s'en lasse, une fois l'émerveillement initial bien passé. Tout le monde a vu maintenant des images fractales de l'ensemble de Mandelbrot ; certaines sont très belles, mais simplement comme certains papillons sont magnifiques. Ces images ont peut-être un découvreur, mais pas vraiment un auteur et n'importe qui maintenant peut les faire et les collectionner. Peut-on les incorporer à une démarche artistique et convaincre un jury ? Là encore, c'est une autre histoire...

On peut cependant objecter que ces réserves au statut artistique des images de Mandelbrot perdent beaucoup de puissance quand on passe à d'autres fractales beaucoup moins connues. Certains programmes modernes, comme Fractint, offrent une grande variété de choix possibles, et même de programmer soi-même sa fractale. Ce choix peut alors devenir alors une partie authentique de la démarche artistique.

Enfin, dans une démarche de photographie créative, on va souvent faire subir divers traitements à l'image initiale, voire la mélanger à d'autres images à travers diverses techniques de collage. Certains de ces traitements vont prétendre gommer la différence entre la photographie et la peinture, pour transformer l'image en «tableau» (cf Paint Alchemy, un additif à Photoshop) . Mais ce faisant, on restera dans la photographie ; il ne s'agit guère que d'un nouvel avatar de la vieille tradition pictorialiste des années 1900, du moins l'une de ses tendances. D'autres photographes récents, non numériques semble-t-il (par exemple, voir les images d'Yves Gontier dans France Photo 146, avril 1996), sont parvenus à des résultats analogues sans soulever de trouble particulier. Par contre il y a des artistes plasticiens qui utilisent beaucoup la photographie sans pour autant se réclamer de la photographie. Les logiciels modernes du traitement de l'image facilitent des démarches artistiques différentes et, inévitablement, ils vont permettre de mélanger les genres. Dans quelle mesure une oeuvre mi-photo, mi-dessin restera-t-elle de la photographie ? Mais cela a-t-il vraiment de l'importance ? Oui, sans doute, si on prétend participer à un concours de photographie, pour les autres concurrents ; mais on aura du mal à définir des pourcentages de ce qui est tolérable et de ce qui ne l'est pas. Il faudra s'en remettre à la sagesse du jury — qui sans nul doute variera avec le lieu et le temps.

 

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